10.12.2006

Notre-Dame-des-Neiges

(…) Un incident mineur jeta un éclairage cru sur ces fissures qui allaient s’élargissant. Dans le parc enneigé, derrière la statue de Chevtchenko, on menait une jeune partisane à la potence. Une foule d’Allemands se rassemblait : des Landser de la Wehrmacht et des Orpo, mais aussi des hommes de l’organisation Todt, des Goldfanasen de l’Ostministerium, des pilotes de la Luftwaffe. C’était une jeune fille assez maigre, au visage touché par l’hystérie, encadré de lourds cheveux noirs coupés court, très grossièrement, comme au sécateur. Un officier lui lia les mains, la plaça sous la potence et lui mit la corde au cou. Alors les soldats et les officiers présents défilèrent devant elle et l’embrassèrent l’un après l’autre sur la bouche. Elle restait muette et gardait les yeux ouverts. Certains l’embrassaient tendrement, presque chastement, comme des écoliers ; d’autres lui prenaient la tête à deux mains pour lui forcer les lèvres. Lorsque vint mon tour, elle me regarda, un regard clair et lumineux, lavé de tout, et je vis qu’elle, elle comprenait tout, savait tout, et devant ce savoir si pur j’éclatai en flammes. Mes vêtements crépitaient, la peau de mon ventre se fendait, la graisse grésillait, le feu rugissait dans mes orbites et ma bouche et nettoyait l’intérieur de mon crâne. L’embrasement était si intense qu’elle dut détourner la tête. Je me calcinai, mes restes se transformaient en statue de sel ; vite refroidis, des morceaux se détachaient, d’abord une épaule, puis une main, puis la moitié de la tête. Enfin je m’effondrai entièrement à ses pieds et le vent balaya ce tas de sel et le dispersa. Déjà l’officier suivant s’avançait, et quand tous furent passés, on la pendit. Des jours durant je réfléchis à cette scène étrange ; mais ma réflexion se dressait devant moi comme un miroir, et ne me renvoyait jamais que ma propre image, inversée certes, mais fidèle. Le corps de cette fille aussi était pour moi un miroir. La corde s’était cassée ou on l’avait coupée, et elle gisait dans la neige du jardin des Syndicats, la nuque brisée, les lèvres gonflées, un sein dénudé rongé par les chiens. Ses cheveux rêches formaient une crête de méduse autour de sa tête et elle me semblait fabuleusement belle, habitant la mort comme une idole, Notre-Dame-des-Neiges. Quel que fût le chemin que je prenais pour me rendre de l’hôtel à nos bureaux, je la trouvais toujours couchée sur mon passage, une question têtue, bornée, qui me projetait dans un labyrinthe de vaines spéculations et me faisait perdre pied. Cela dura des semaines.
Jonathan Littell in. Les Bienveillantes

Commentaires

(...)

Ecrit par : pierre | 11.12.2006

j'ai beaucoup de mal à écrire là-dessus, trop déchirant... Silence;

Ecrit par : zazael | 11.12.2006

j'ai comme un infâme goût sur les lèvres, ...

Ecrit par : Lubna | 12.12.2006

A ce sujet: Léon Poliakov: "Bréviaire de la haine" (1951)
édifiant. Pas le courage aujourd'hui de recopier un extrait, mais y pense.

bizacoco

Ecrit par : pierre | 12.12.2006

Pfff...

Ecrit par : Chris | 12.12.2006

viele danke, mein herr

Ecrit par : coco | 12.12.2006

à l'ombre de la potence.
les porcs se frottent la panse.
la peau déchirée, la souffrance.
la rage entre dans la danse.
la tension de la corde qui balance.
Le poids d'un corps nu désinvolte et blafard.
Et pourtant, la lumière au bout de notre silence.

Tu appuies toujours là où...et ça fait mal.

Ecrit par : johanna | 13.12.2006

huit fois la corde dans l'escalier, la neuvième avec un sachet et quelques herbes.

Ecrit par : piotr | 13.12.2006

Monsieur, cette Johanna a raison. Alors de grâce, cessez donc de retourner le couteau dans la plaie !

Ecrit par : Jean-Claude Killy | 13.12.2006

Pour le tunnel ou pour la lumière ?

Ecrit par : piotr | 14.12.2006

Ahhh le tunnel et la lumière du Mont-Blanc... un connaisseur, enfin !!!

Alors oui, une pensée émue pour les gens qui vivent de l'or blanc. Cette putain de poudreuse qui pour l'heure nous fait toujours autant cruellement faux bond. Et que penser de toutes ces pauvres familles privées de sports cet hiver ?

DRA-MA-TIQUE

Ecrit par : Jean-Claude | 15.12.2006

L'avantage, c'est que le permafrost dégèle, du coup, plus de problème, les mammouths pulullent et l'on planque bien plus facilement les cadavres. Donnez-moi des touristes, je vous en fais des boulettes sauce mammouth !

Ecrit par : bozo | 15.12.2006

900 pages. 900 pages dans la tête d'un immonde pervers, un gros dégueulasse qui s'encule sur les branches dans les bois en pensant à sa soeur (mais que font les Verts??).

Tu rajoutes à cela une médiatisation de masse, deux trois prix bien arrangés, et des milliers de péquenots qui vont crier au chef-d'oeuvre.

Bin j'ai pas envie de marcher comme un seul consom-mateur. Si je veux voir du nazisme concret je traverse le pont chez moi et je vais au musée de la déportation et des martyrs du Vercors. Je fais un tour dans les entrailles de l'horreur et je ressors en chialant comme un veau


walla. Vais aller m'acheter un bouquin sur Mère Thérésa tiens.

Chris qui a bien envie de faire chier le monde aujourd'hui. :))

Ecrit par : Chris | 16.12.2006

y a un moment déjà j'ai lu une bio traitant notamment de ses rapports avec l'extrême droite américaine, la thune tout ça...

sinon mamour, ôte moi d'un doute là stp, t'as lu ces 900 pages dont tu parles si mal ?

Ecrit par : niki | 16.12.2006

"Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé. On n'est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir."

(les tout premiers mots de ce livre magistral qui visiblement fait autant couler d'encre que de salive)

c'est mon ami bibliothécaire qui m'a conseillé cette lecture ô combien instructive... que veux-tu, entre péquenots on se rend services :)

Ecrit par : niki | 18.12.2006

L'inculte que je suis ne connait ni l'oeuvre, ni l'auteur.

Mais curieusement, pas envie de lire ça. Pas envie de lire l'Histoire, de me retourner le bide comme la fois où je me suis forcée à regarder "nuit et brouillard" enceinte jusqu'aux yeux.

Je ne sais pas si c'est par lâcheté. Juste que je sais, du moins je sais un peu, je suis consciente de l'Histoire, et donc je n'ai pas envie de m'y repencher. J'ai trop besoin d'édulcorer mon quotidien.

Ecrit par : pupuce | 20.12.2006

si tu ne veux pas de film, voyage. Dévaler la terre c'est jouer avec le temps et souvent le remonter. Remonter la tête. Ce serait bien. Dans l'air du temps. Traverse l'Asie, et là mon amie, tu seras éblouie et tremblante. dix mille livres en quelques mois dans ton cul, puis rempontant, remontant le temps, et la peine des morts, nos petits amis les morts, dans ta conscience. Si, parce que je sais que tu existes et que nous passerons la terre, notre temps, ensemble. Ne sens-tu pas quand ton coeur gonfle, comme tu te démultiplies. c'est cela que j'aime en toi. Nos démultiplications successives et solidaires, pour ne pas dire communes. Quand ta poitrine gonfle, moi, c'est le cosmos que j'entends.

Ecrit par : pierreduys | 20.12.2006

l'histoire, c'est maintenant ou jamais, alors merci infiniment de nous rappeler au bon souvenir du cosmos, fieu ! quant à toi désarmante puce galactique, c'est à la sincérité de ton message que je veux rendre grâce

"Pas envie de lire l'Histoire, de me retourner le bide comme la fois où je me suis forcée à regarder "nuit et brouillard" enceinte jusqu'aux yeux."

vraiment terrible cette collision d'images, d'une effroyable beauté...

alors pas la peine d'en dire plus, chhhut, silence

Ecrit par : niki | 22.12.2006

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